La librairie Sur le Fil de Paris dans le Marais, Paris - PHOTO ABEL LLAVALL-UBACH POUR COLLECTIO(N)

« Paris est un miracle » : rencontre à la librairie Sur le fil de Paris

INTERVIEW • Depuis plus de dix ans, Christelle Gonzalo tient la librairie « Sur le fil de Paris » : un lieu entièrement consacré aux livres anciens et aux documents historiques de Paris. Historienne de formation, elle a longtemps travaillé auprès de la famille de Boris Vian, dont elle est devenue l’une des spécialistes mondiales. Mais c’est à la mémoire de la capitale qu’elle a choisi désormais de consacrer son temps. Entre les marchés aux puces, les salles des ventes et au gré des rencontres, Christelle Gonzalo déniche et transmet des trésors oubliés avec comme motivation principale : le plaisir de partager sa passion et le patrimoine d'une ville qui la fascine depuis toujours.

Qu’est-ce qui vous a amenée à Paris et comment votre passion pour l’histoire a-t-elle évolué ?

Originaire de l’Oise, j’ai découvert Paris d’abord à travers les livres et les romans. C’était là où tout se passait, et je voulais en faire partie. Quand je suis arrivée pour étudier à l’université d’histoire, celle ci se trouvait en marge de la ville, Porte de Clignancourt, et ce fut une vraie déception : je n’arrivais pas à assouvir cette passion pour Paris qui m’avait amenée jusqu’ici… Cela c’est un peu amélioré en intégrant la Sorbonne trois ans plus tard, mais il aura fallu que j’emménage à Montmartre dix ans après pour ressentir enfin que j’étais vraiment parisienne, et ce même si c’est un quartier annexé* (rires)
Puis un jour, en entrant dans cette boutique en plein cœur de Paris, j’ai su que je pourrais enfin me consacrer pleinement à ma passion. J’ai commencé par éditer des fascicules sur les rues du quartier, qui ont rencontré un vrai succès auprès des habitants du Marais, avant d’élargir mon regard et mes recherches à tout Paris. Aujourd’hui, ma passion évolue en même temps que la ville. Je m’intéresse aux grands chantiers, aux mutations urbaines, mais aussi à l’histoire sociale et à l’histoire de l’art : Paris est une source inépuisable de découvertes et de récits.

Quelles sont les pièces les plus rares ou les plus significatives que vous proposez ?

J’ai récemment acquis des photographies de la Commune réalisées par Charles Marville en 1871, qui sont quasiment introuvables sur le marché aujourd’hui. J’ai aussi un Atlas du Paris souterrain, publié en 1861. Sous Napoléon III, les livres étaient très grands, pour refléter la grandeur impériale et surtout la grandeur de Paris, une obsession de l’empereur.
D’ailleurs, je ne mets pas forcément en vente tout de suite les livres ou raretés que je trouve. J’aime vivre avec eux quelques temps avant de les partager, pour mieux les apprécier et les comprendre.

Justement : avez-vous déjà laissé filer un ouvrage ou un document que vous regrettez encore ?

Oui. À une époque j’ai dû vendre un panorama de sept mètres de long en planches lithographiées (aussi appelé « leporello ») de la rue de Rivoli, des Tuileries et des Champs-Élysées, dessiné par Adrien Provost aux alentours de 1855. Avant de le vendre, j’ai réalisé un fac-similé pour en garder une trace et le partager avec les habitants du quartier. Aujourd’hui, il est toujours affiché aux murs de la librairie, et chacun peut le découvrir.

Comment percevez-vous la relation qu’ont les Parisiens avec leur ville, et plus particulièrement avec la mémoire de son histoire ?

Le fait que je sois dans cette librairie biaise mon regard car chaque personne qui entre ici est forcément curieuse, mais il m’a permis de constater qu’il existe un lien très fort entre les Parisiens et leur ville, une grande fierté, surtout quand on sait que la plupart des habitants, comme moi, viennent d’ailleurs. L’adhésion au lieu se fait ou ne se fait pas, notamment pour ceux qui arrivent à Paris pour le travail. Lorsqu’elle se fait, ces personnes deviennent souvent les meilleurs défenseurs de l’histoire et du patrimoine parisien.
Je suis aussi très souvent étonnée de voir des personnes âgées qui ne se laissent pas décourager par les inconvénients de la ville. Ils aiment leur ville et sont prêt à supporter ce que des populations plus jeunes ne supportent pas trois mois. La ville a beaucoup évolué pour le bien-être des habitants pourtant, surtout dans le cœur de Paris où nous nous trouvons.
D’autres personnes restent très réticentes aux changements, parfois obnubilés par les restrictions liées à la voiture par exemple. Mais il suffit de regarder des photos de Paris dans les années 50-60 : le parvis de Notre-Dame, celui de l’Hôtel de Ville et les quais de la Seine ressemblaient à des parkings en plein-air … Qui voudrait revoir ça ? La ville est constamment en mouvement, et il vaut mieux être prêt pour ça ! Comme l’écrivait Baudelaire : “Le vieux Paris n’est plus, la forme d’une ville change plus vite hélas ! que le cœur d’un mortel.”

La librairie Sur le fil de Paris, dans le quartier historique du Marais – ABEL LLAVALL-UBACH POUR COLLECTIO(N)

Christelle Gonzalo devant sa librairie à Paris en septembre 2025 – ABEL LLAVALL-UBACH POUR COLLECTIO(N)

Y a-t-il une période de l’histoire de Paris qui vous fascine particulièrement, plus que les autres ?

Je dirais le Second Empire, pour la mutation fulgurante vers la modernité que cette période a connue. Et même si j’apprécie énormément cette période, dans le quartier on bénit Haussmann d’avoir oublié le Marais ! Il suffit de comparer : l’Île de la Cité a été largement défigurée tandis que l’Île Saint-Louis a conservé tout son charme et son authenticité.
Mais au-delà de cela, Napoléon III a profondément marqué Paris en agissant sur la salubrité, la sécurité publique et l’embellissement de la ville, notamment avec la création de nombreux espaces verts. Son exil en Angleterre l’a beaucoup inspiré et cela a crée des aménagements très novateurs au XIXe siècle.

Y a-t-il une autre ville en France qui pourrait vous fasciner autant ?

Pas du tout ! (rires) Il y a des villes françaises magnifiques et très riches en histoire, comme Marseille ou Lyon que j’apprécie, mais pas plus de quatre jours en ce qui me concerne ! C’est d’ailleurs le maximum de temps que j’ai passé dans une ville française autre que Paris.

Comment percevez-vous le rôle d’une librairie spécialisée dans la préservation de l’histoire de Paris ?

Beaucoup de gens du quartier sont très attachés au patrimoine et me demandent souvent si j’ai une photo de leur immeuble ou de leur rue.
Ma position géographique, entre le musée Carnavalet, la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, le Pavillon de l’Arsenal et la Bibliothèque Forney, place ma librairie au cœur d’un véritable itinéraire historique. Certaines personnes pensent même que ma librairie est une annexe de l’Hôtel de Ville !
Je suis d’ailleurs souvent en contact avec ces institutions pour leur présenter des nouvelles acquisitions, parfois ce sont eux qui viennent vers moi. Nous sommes complémentaires, mais mon rôle est de rendre accessibles des objets et des livres à un plus large public car une librairie est plus facile d’accès qu’une bibliothèque : les gens y poussent la porte plus facilement et se laissent aller à flâner. Environ un quart de ma clientèle sont des touristes, qui préfèrent ramener en souvenir un vieux livre ou une vieille photo de Paris plutôt qu’une Tour Eiffel en plastique, ce qui me rend très heureuse.
Moi-même je m’amuse à dénicher des perles rares sur Paris dans des librairies quand je me rends hors de la capitale, en France ou l’étranger. J’y ai fait des découvertes et des achats exceptionnels, comme un plan de Paris du XVIe siècle à Toulouse, mais aussi d’autres trouvailles incroyables à Malaga ou à New York.
Nous sommes des passeurs de mémoire, mais surtout des passeurs d’enthousiasme !

Y a-t-il un livre ou un objet que vous rêvez encore de trouver pour enrichir vos collections ?

Je rêve de trouver l’original d’un plan que je possède déjà en fac-similé, mais il m’a échappé deux fois lors des ventes aux enchères. Il s’agit du plan de Roussel de 1731, un document magnifique et très grand qui montre pour la première fois les chemins menant aux communes voisines (qui seront annexées plus tard en 1860).
Ce plan permet de se rendre compte de l’ampleur de l’expansion à venir, du territoire et du relief de Paris. Il préfigure les agrandissements de la ville, en donnant une vision d’ensemble sur tout le territoire, contrairement aux plans de Turgot (1734-1739), très centrés sur Paris et sur les immeubles.

Fac-similé d’un plan de 1731 de Paris, ses faubourgs et ses alentours par Roussel – ABEL LLAVALL-UBACH POUR COLLECTIO(N)

La librairie Sur le fil de Paris, dans le quartier historique du Marais – ABEL LLAVALL-UBACH POUR COLLECTIO(N)

La librairie Sur le fil de Paris, dans le quartier historique du Marais – ABEL LLAVALL-UBACH POUR COLLECTIO(N)

Quel est, selon vous, le secret d’un livre ancien pour captiver encore aujourd’hui ?

Il faut que le contenu soit aussi remarquable que l’objet lui-même. La beauté du papier, de la reliure, de l’édition compte beaucoup pour les collectionneurs, mais le contenu doit être d’une véritable richesse, surtout pour des sujets aussi vastes que l’histoire de Paris.
Quelqu’un qui cherche à lire et posséder L’Étranger de Camus ou À la recherche du temps perdu de Proust pourra toujours trouver une édition abordable, même ancienne. Pour les livres historiques, en revanche, c’est une toute autre histoire : le choix est limité, et chaque pièce a une valeur unique, à la fois par son contenu et par la qualité du support et l’âme de l’objet.

Qu’est-ce que Paris vous a donné que vous n’auriez pas trouvé ailleurs ?

Des musées à tous les coins de rue, dans une ville à taille humaine où tout peut se faire à pied ! Tant qu’on a la curiosité, les découvertes sont sans fin.
Beaucoup de villes suscitent un amour fort pour leur patrimoine, mais Paris est absolument fascinante à mes yeux. La ville a eu une chance incroyable au fil de l’histoire contrairement à d’autres villes françaises ou européennes : elle est restée relativement épargnée par les catastrophes à grande échelle. Pas d’incendie majeur — même la Commune n’a pas causé autant de dégâts qu’on pourrait le croire — aucune catastrophe naturelle d’ampleur, des bombardements pendant les deux Guerres Mondiales souvent à la marge de la ville. Il y a un miracle qui se crée à Paris.

* Montmartre, comme beaucoup de communes avoisinantes (Vaugirard, Bercy, Belleville …) ne sera annexé à la ville de Paris qu’en 1860.

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