Comment a-t-on fabriqué le Paris des « Enfants du paradis » ?

Extrait du film "Les enfants du Paradis" de Marcel Carné, 1945
« Juste une illusion ? » Mais quel est donc ce Paris si vivant dont Marcel Carné se saisit dans « Les Enfants du paradis » ? « Juste une illusion ? À peine une sensation ? » Pas tout à fait. Le boulevard du Crime a disparu depuis huit décennies quand le film est tourné. Mais Alexandre Trauner, chef décorateur, et les équipes du film vont devoir le documenter, le dessiner, puis le reconstruire de toutes pièces à Nice, en pleine Occupation.

Une résurrection cinématographique du boulevard du Crime.

La première scène se déroule en 1828, sur ce boulevard du Temple qu’on surnomme alors boulevard du Crime. Par un lever de rideau inaugural, le spectateur est invité à s’immerger au cœur de la foule et de la rue. Bateleurs, marchands, artistes, commerçants… Il en résulte immédiatement une sensation d’être projeté dans un Paris vivant et effervescent. Sur le boulevard, Garance, Frédérick Lemaître, Lacenaire et Baptiste Deburau, les personnages principaux de l’intrigue, entrent en scène.
Mais, paradoxe significatif : en 1943, ce Paris qui paraît si réel n’existe déjà plus. Et la volonté créatrice de Marcel Carné et Jacques Prévert se situe précisément dans cet interstice. Il ne s’agit pas tant de réaliser une reconstitution documentaire que de s’appuyer sur des recherches historiques pour recréer l’illusion d’un Paris disparu et lui redonner vie. Marcel Carné indiquera d’ailleurs des années après que son dessein était de « faire revivre le boulevard du Crime tel qu’il existait alors. »
Car sous la Restauration, le boulevard du Temple connaît bel et bien cette pleine effervescence. Des mélodrames – et la profusion de crimes représentés sur les scènes – y sont joués quotidiennement. Le théâtre des Funambules, où se produit le célèbre mime Deburau, connaît un vif succès. Mais emporté par les transformations haussmanniennes du secteur, le boulevard du Crime disparaît, ses théâtres étant démolis en 1862.
Dès lors, la question qui s’impose est : comment filmer un lieu dont l’âme et le visage ont disparu ?

Vue générale des théâtres du boulevard du Temple en 1862, Martial, A.-P. (Adolphe Martial Potémont, dit), 1862 - © Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris

Retrouver le réel dans les archives

Pour concevoir les décors du film, Marcel Carné et Jacques Prévert font appel à Alexandre Trauner, avec lequel ils ont déjà travaillé à plusieurs reprises. L’un à la plume, l’autre au pinceau, Prévert et Trauner élaborent le cadre de l’histoire. Avec Marcel Carné, ils imaginent comment donner corps à leurs idées.
Soucieux de créer une atmosphère tangible pour son film, Marcel Carné mène durant plusieurs semaines des recherches au cabinet des Estampes du musée Carnavalet, à Paris. Il y fait reproduire des centaines de documents montrant le boulevard du Crime, le théâtre des Funambules ou encore les marchands ambulants. Il y découvre surtout le personnage de Lacenaire, qui inspire une partie du scénario.
Trauner y poursuit également son propre travail de documentation. Il souhaite être suffisamment documenté pour pouvoir être libre d’inventer. Durant trois mois, il dessine, peint et construit des maquettes. En travaillant sur les proportions et l’organisation de l’espace, il produit des représentations suffisamment précises pour guider la construction des décors.
Alors, le boulevard du Crime qui avait disparu existe de nouveau, mais cette fois sur le papier. Il reste maintenant à le reconstruire « en vrai ».

Construire Paris... à Nice

Printemps 1943. Le chantier de construction démarre. Et il va durer trois mois. Le projet ? Édifier un décor monumental du boulevard du Crime, sur un terrain attenant aux studios de la Victorine à Nice.
La transformation du terrain est colossale et commence par l’extraction de 800 mètres cubes de terre, pour aplanir le sol. Il s’agit ensuite de construire et faire tenir debout 80 mètres de décor et 20 mètres en trompe-l’œil, tout en s’assurant que l’ensemble est praticable pour le déplacement des caméras. Artisans, menuisiers, machinistes et plâtriers mobilisent des quantités de matériaux considérables : 35 tonnes d’échafaudages, 350 tonnes de plâtre, 500 mètres carrés de vitres, environ 300 fenêtres et plus de cinquante façades…
Le chantier accumule des défis d’envergure, dont le plus insolite est celui de faire disparaître la lumière de Nice pour donner l’illusion du ciel gris de Paris, et le plus démesuré, celui de transformer un décor en boulevard vivant sur lequel circulent jusqu’à 2 000 figurants.

Entrée des studios de la Victorine (ex-studios Riviera) à Nice en 2015 © Olivier Strecker - via Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

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Fabriquer malgré tout

Mais les défis matériels de ce chantier d’envergure ne sont pas les seuls à interférer avec la fabrication du film « Les Enfants du paradis ». Nous sommes en 1943, et compte tenu des lois vichystes en vigueur, certains membres de l’équipe sont contraints de travailler dans la clandestinité. C’est le cas de Joseph Kosma, qui compose la musique, et d’Alexandre Trauner, qui conçoit les décors.
Et alors que le tournage démarre le 16 août 1943, la situation politique et militaire se transforme brutalement, obligeant l’équipe à tout arrêter dès le 8 septembre, jour où l’Italie annonce publiquement qu’elle vient de signer l’armistice avec les Alliés. Le montage franco-italien de la production devient alors impossible et Pathé reprend finalement le film.
Mais le tournage ne reprend que le 9 novembre à Paris, au studio de Joinville, puis au printemps 1944 à Nice. Pendant cette interruption, de violents orages endommagent les décors restés à Nice. 67 500 heures de travail sont alors nécessaires pour les remettre en état (début 1944). Et l’équipe qui travaille à réaliser un film d’une durée démesurée pour l’époque doit également composer avec le rationnement de la pellicule et de l’électricité.

Quand une fabrication prend vie

Pourtant, ce faux boulevard de Paris qui a bien failli être englouti reprend vie à Nice. « Action ! » Et c’est tout un univers qui apparaît devant la caméra. Magie ? La mise en scène opère, venant peupler le boulevard de comédiens et de figurants pour transformer celui-ci en un « véritable » boulevard parisien.
Carrosses, bonimenteurs, aristocrates, bandits, courtisanes… On se croirait alors revenu dans le Paris d’autrefois. Les marchands ambulants affluent de toutes parts. Et chaque détail présent à l’image compte. Faute de pommes de terre, on a fabriqué de fausses frites !
Le 11 mars 1944, Pierre Malo, envoyé spécial du journal Le Matin à Nice, publie son témoignage : 1 200 figurants sont présents sur le boulevard, dont 500 pierrots.
Et pour rendre crédibles les mouvements de foule, la disposition des personnages est travaillée pour donner l’illusion d’un espace pleinement occupé. Pour la scène finale, jusqu’à 2000 figurants envahissent le boulevard. Et dans une ultime tension dramatique, voici la foule qui engloutit Baptiste, l’empêchant de rejoindre Garance qui s’éloigne. Le boulevard du Crime est revenu, juste le temps d’un film… Juste une illusion ?

📌 Les enfants du paradis, de Marcel Carné, scénario de Jacques Prévert
France, 1945 – Durée : 3 h 10


Avec : Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand et Maria Casarès.
Décors : Alexandre Trauner

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