Les trésors de Napoléon chez le vainqueur de Waterloo à Londres

La galerie de Waterloo à Apsley House - Wellington Collection; Londres © English Heritage
À Londres, dans la demeure du duc de Wellington, vainqueur de Napoléon à Waterloo, sont conservés plusieurs objets commandés ou collectionnés par l’empereur déchu. Comme un pied de nez à l'histoire, les visiteurs peuvent se rendre à Apsley House, demeure actuelle du 9e duc, et y admirer au gré de leur visite et parmi d'autres œuvres d'exception, ces objets qui ont entouré Napoléon avant d'intégrer la collection de celui que l'histoire retient comme son plus grand adversaire militaire.

Après Waterloo, le destin des collections impériales

La chute de Napoléon Ier suite à la défaite de Waterloo le 18 juin 1815 vit ses ennemis se partager sa dépouille symbolique à la manière de généraux antiques et de nombreux objets d’art commandés et collectionnés par le vaincu se retrouvèrent dans des collections étrangères. Ainsi, s’il semble étonnant de retrouver des pièces emblématiques ayant appartenu à l’empereur en Angleterre, il est d’autant plus intéressant de constater que c’est la France elle-même qui en a alors facilité l’acquisition par le prince régent, futur Georges IV et le duc de Wellington, qui défit la Grande Armée.

Lorsque le Commandant en chef des armées alliées (anglaises, espagnoles et portugaises) mit fin aux ambitions napoléoniennes en faisant prisonnier l’empereur des Français sur le champ de bataille, il rangea de son côté une Europe soulagée des menaces expansionnistes de celui que les cours alentour appelaient l’ « usurpateur ».
Mais c’est surtout au prétendant monarchiste, réfugié en Angleterre pendant plusieurs années, qu’il offrit des lendemains qui chantent. Quand ce dernier se hissa sur le trône vacant des Bourbon, sous le nom de Louis XVIII, il ne lui fallut pas longtemps pour débarrasser entièrement palais et musées des effigies et objets ayant trait à son prédécesseur. C’est ainsi qu’en plus de devoir restituer les différentes prises de guerre qui ornaient ses allées et ses vitrines, le musée Napoléon – futur Musée du Louvre – se vida de tout ce que l’homme d’État avait commandé aux artistes et artisans pour faire la promotion de ses rôles politiques successifs.

L'art, langage et manifeste du renouveau politique 

Très tôt, le général Bonaparte avait compris l’impact et la symbolique de l’art qu’il mit au service de son ascension fulgurante et plus tard du nouveau régime politique qu’il mit en place. De la salière sortant des ateliers de l’orfèvre Martin-Guillaume Biennais au portrait de campagne peint par Antoine-Jean Gros, tout chantait sa gloire et se chargeait de parler pour lui au peuple et au monde de ses campagnes militaires, de ses ambitions et des réformes tous azimuts qui accompagnaient les étapes de sa vie publique.

Les objets qui se trouvent dans la collection londonienne à Apsley House racontent l’estime et l’admiration d’un stratège militaire pour son adversaire, mais aussi la volonté d’exposer les trophées gagnés au prix du sang versé contre celui qui fut considéré, plusieurs décennies durant, comme un Attila moderne par une partie du monde.

Apsley House sur Piccadilly, à Londres. Au premier plan, le socle de la statue équestre du duc de Wellington. © English Heritage

La statue en pied de Napoléon en Mars pacificateur par Antonio Canova

C’est en 1802, soit 2 ans avant son couronnement, que Napoléon Bonaparte commanda à Antonio Canova, considéré comme le plus grand sculpteur de son temps, une statue à son effigie. L’artiste, dans la pure tradition italienne et pour sacrifier à l’idéal antique en vogue depuis les découvertes des sites de fouilles d’Herculanum et Pompéi au XVIIIe siècle, décida de représenter le Premier Consul en Mars Pacificateur. La liberté qu’il prit au sujet de la commande qu’il honora fut dévoilée en 1811 quand l’œuvre, présentée au musée Napoléon, montra l’empereur sous la forme d’un dieu entièrement nu mesurant 3,45 mètres de haut, aux yeux de tous les visiteurs du plus grand musée du monde. L’histoire dit que le commanditaire le refusa net, au motif qu’il le représentait « trop musculeux », et cette pièce d’envergure alla immédiatement encombrer les réserves du musée. Après la défaite de Waterloo, et au terme d’âpres négociations, le nouveau régime aida l’Angleterre à lancer une souscription qui aboutit à l’acquisition de la statue par le prince régent, futur George IV, qui l’offrit au héros de Waterloo. Il semble que les 13 tonnes que représentent ce cadeau encombrant ne permirent son installation qu’au pied du grand escalier, au rez-de-chaussée de la demeure, dont le plancher fut renforcé pour l’occasion. 

Statue de Napoléon en Mars pacificateur, 1802-1806, marbre et bronze doré, par Antonio Canova. Apsley House, Wellington Collection, Londres. © English Heritage

LIRE AUSSI

Le service de table "Retour d'Egypte" et son surtout en biscuit de porcelaine de Sèvres 

Au-delà des représentations officielles, et autres portraits de l’exilé de Sainte-Hélène qui se trouvent dans cette collection, se trouve un objet emblématique de la relation amoureuse entre Joséphine et Bonaparte. En arrivant dans la salle à manger d’Apsley House, la vision de la table dressée donne une idée du faste des réceptions que donnait Joséphine avant et après son couronnement. On connaît le rôle diplomatique important que joua cette femme qui avait su traverser les époques et les changements de caps politiques sans quitter le devant de la scène. On sait également à quel point le couple aimait raconter l’avènement de Napoléon à travers des objets évoquant les différentes campagnes militaires dont il avait pris le commandement. Le service de table dont il est question ici fut commandé comme cadeau de divorce en 1810 par l’empereur à la manufacture de Sèvres. Le décor des pièces reprend les dessins de Swebach-Desfontaine d’après les croquis de Vivant-Denon, fidèle de la première heure, qui accompagna la campagne d’Égypte en 1798 et dont naquit le style artistique appelé « Retour d’Égypte ». Quand, en 1812, le service fut refusé par Joséphine qui le trouvait trop sévère, on le renvoya à la manufacture Impériale. Ce n’est qu’en 1818 que, souhaitant remercier le vainqueur de Waterloo d’avoir favorisé son accession au trône, Louis XVIII lui offrit l’ensemble des pièces. En complément des 66 assiettes qui furent livrées en Angleterre, un surtout de table constitue la partie la plus spectaculaire de cadeau. Entièrement réalisé en biscuit de porcelaine (spécialité de Sèvres depuis le XVIIIe siècle), ce décor en plusieurs parties évoque en trois dimensions, sous forme de reconstitutions méticuleusement fidèles, les plus grands monuments de l’Égypte antique vus par le général Bonaparte lors de ses déplacements. Réalisé à l’effigie notamment des temples de Karnak, Philae et Dendérah, le surtout se déploie sur toute la longueur de la table d’honneur. Les colonnes, sphinx, divinités, obélisques et candélabres qui l’accompagnent renforcent l’analogie visuelle avec une maquette archéologique.

1 – Assiette du service égyptien de Sèvres, vers 1810. Photo : Osama Shukir Muhammed Amin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. 

2 – Dominique Vivant Denon, Voyage dans la basse et la haute Égypte, 1802, planche 22 – Bibliothèque de l’Université de Heidelberg / Wikimedia Commons, domaine public.

Dans ce XIXe tourmenté, secoué par les soubresauts politiques et les alternances des pouvoirs en présence, Napoléon naquit, vécut et mourut. Les objets dont il s’entoura sont les seuls témoins existants d’une carrière fulgurante qui engendra la fascination et la condamnation les plus tranchées. Ils font vivre et entretiennent la légende napoléonienne dans ses ombres et ses lumières en mettant en valeur les savoir-faire et les techniques de fabrication dont les artistes et artisans du tout début du XIXe siècle étaient les maîtres.

📌 Apsley House – Wellington Collection
149 Piccadilly,
Hyde Park Corner

London W1J 7NT, Royaume-Uni
Ouverture : mercredi à dimanche, 11 h – 17 h

Tarifs : £6.80 – £13.60

Vous pourriez aimer