Cacher, montrer, « faire seuil »

PORTFOLIO • À la mort de sa grand-mère, l’artiste Mathieu Goulmant est retourné une dernière fois dans la demeure familiale —pour faire seuil. Dans un geste poétique et radical, il a recouvert la maison entière avec le linge de maison trouvé sur place. Ce voile devient un acte de mémoire. L’installation, photographiée avant la vente définitive du lieu, interroge la maison comme corps vivant, comme réceptacle d’histoires et de transmissions. Ici, le patrimoine n’est plus seulement celui des monuments, mais celui des intimités : des gestes, des objets, des souvenirs.

Était-ce un geste instinctif ou une démarche déjà réfléchie qui s’inscrit dans la continuité de votre travail ?

Les deux ! Instinctif pour deux raisons. Tout d’abord la maison, qui s’est imposée comme sujet, et que je considère comme un sujet vivant. Puis, parce que je ne travaillais pas jusque-là avec le textile — quand bien même le drapé dans la statuaire antique m’intéresse — et que ce matériau présent sur place s’est imposé à moi : des draps, des fins de rouleaux et des coupons (mon grand-oncle avait un atelier de confection dans le 13ᵉ arrondissement, dont quelques spécimens avaient atterri dans le grenier).
La vente imminente de la maison, et donc ne plus pouvoir y accéder quelques mois après, m’a obligé à faire quelque chose dans une forme d’urgence. Réflexe de survie. Hic et nunc.
Réfléchi, car je travaille toujours des gestes liés à l’acte de construire, et que l’intuition formelle se confirme ici encore par sa polyvalence conceptuelle, en imbriquant des strates de sens.

Que vouliez-vous cacher et protéger ? ou à l'inverser montrer ?

Le geste principal est de faire glisser l’intérieur vers l’extérieur. Ce qui est intime et caché (les draps notamment) se déploie, pour une unique fois, sur la maison. Le drapé à l’échelle du bâtiment fait office de nouveau seuil.
Ici, cacher c’est montrer, et montrer c’est cacher. C’est comme l’intime et le public : les deux s’interpénètrent grâce à ce voile « interface ».
Interface, c’est-à-dire entre-deux, qui fait le lien, crée un passage. C’est le propre du seuil, cet endroit pas vraiment précis, qui dit à la fois le dedans et le dehors, l’avant et l’après.
L’action déclenche alors a minima une attention renouvelée, pour soi-même, les proches, ou le voisinage. C’est un geste de soin ultime, qui actualise l’acte de mémoire à différentes échelles, que celle-ci soit personnelle, familiale, ou urbaine.

Pensez-vous que cette œuvre parle seulement de votre famille, ou qu’elle touche à une mémoire plus universelle — celle du foyer, du quotidien, du patrimoine ?

Si l’installation et les images qui en découlent ont comme point de départ le décès de ma grand-mère et la vente de la maison, elles sont aussi un moyen de rendre hommage à mon grand-père, compagnon couvreur, qui a auto-construit la maison.
D’ailleurs les tissus sont cousus entre eux par un épais point de bâti noir. Du bâti sur du bâti, du récit sur d’autres récits.
On peut y voir la métaphore d’une histoire close (la mienne avec mes grands-parents), une histoire à venir (la page blanche des nouveaux usagers de la maison), et donc toute histoire de bâtiment qui parfois nous précède, nous protège, nous succède. En un mot : demeure.
C’est peut-être ça le patrimoine : des corps bâtis qui nous traversent, plus que nous les traversons. Ils nous habitent.
Travailler avec le corps de cette maison était une évidence. Par son échelle, elle déborde du personnel, car elle pose des questions dans la rue, dans la ville.
Le geste de recouvrement permet quant à lui l’acte de mémoire : c’est-à-dire convoquer au temps présent un contenu et son débordement ; une histoire, un espace, des expériences, des projections.
Il fait mystère dans le tissu urbain. C’est une politique du passage.

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📌 BIO

Issu d’une formation en arts appliqués mixant scénographie et image, Mathieu Goulmant s’est avant tout construit, dès son plus jeune âge, par l’histoire de l’art, l’intérêt pour l’archéologie, et la pratique de la danse. Il développe un travail qui allie force plastique et exigence conceptuelle au sein des rapports triangulaires entre l’homme, la nature et la culture. Ses recherches le portent notamment autour des mythes (antiques et contemporains) à travers les notions d’exhumation, de trouble, et de fondement.

Photos : © Mathieu Goulmant, 2025
(image de couverture © Raphaël de Bengy )

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